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L’architecte Dominique Perrault imagine l’Ile de la Cité en 2040
Le projet de l'architecte pour l'Île de la Cité © JDD

L’architecte Dominique Perrault imagine l’Ile de la Cité en 2040

En décembre dernier, l’architecte Dominique Perrault et le directeur du Centre des Monuments Historiques Philippe Bélaval, ont remis en grande pompe le rapport officiel sur la mission pour le réaménagement de l’Ile de la Cité à François Hollande.

"La commande publique, vaste sujet ô combien français", assénait l'architecte Dominique Perrault lors de son discours de réception à l'Académie des Beaux-Arts l'an dernier. Un sujet en effet si vaste qu'il n'en a malheureusement pas encore fait le tour, et s'apprête à frapper un nouveau coup. A frapper peut-être Paris au coeur.

Selon lui, et suivant le jargon à la mode, il s’agit en effet d’amener les Parisiens à se réapproprier l’Ile de la Cité, et de faire battre à nouveau le cœur de leur ville. Auront-ils toutefois leur mot à dire ? Le rapport de la mission préconise de permettre l’engagement et la consultation des citoyens. L’intention est louable, qu’en sera-t-il réellement ? Les Parisiens pourront-ils vraiment dire ce qu’ils pensent de ce projet qui doit modifier profondément le cœur de leur ville ? Ou laissera-t-on une fois encore à de hauts-fonctionnaires hors-sol et à des urbanistes pleins d’utopies le soin d’accoucher d’espaces infréquentables et inhabitables ? Les dangers de ce genre de projets conçus sur plan sont multiples : soit faire d’un quartier un parc d’attraction pour touristes, que les Parisiens auront soin de fuir ; soit en faire un « espace » froid et désincarné comme celui que tentent vainement d’habiter Blier et Depardieu dans Buffet froid ; soit encore, parvenir à un hybride des deux, ce que le Forum des Halles a longtemps et parfaitement incarné à Paris, temple de la consommation du culturel et de la fringue, où frayait la racaille attirée par le fumet du fast-food et les larcins possibles, et où se nouaient toutes sortes de petits trafics. Un lieu qui mobilisait en permanence d’innombrables policiers.

Le constat de Dominique Perrault et de Philippe Bélaval est le suivant. L’Île de la Cité, « l’un des lieux les plus iconiques et célèbres de la capitale », manque « d’une structure d’accueil dédié et de zones piétonnes, les touristes visitent souvent rapidement Notre-Dame, tandis que les Parisiens préfèrent éviter le lieu. » Le Tribunal de Grande Instance de Paris et la Direction Régionale de la Police Judiciaire étant sur le point de quitter les lieux, il faut « repenser » le rôle de l’Ile et de ces bâtiments.

Perrault et Bélaval font des propositions résumées en 35 points pour modifier l’aspect de l’île en plusieurs étapes, d’ici à 2040. Si certaines sont heureuses, d’autres révèlent l’obsession architecturale de Dominique Perrault, pour ce qu’il a dénommé le groundscape, et une soumission manifeste à l’idéologie qui domine l’époque.

Obsession de la transparence

« Afin de maintenir la cohérence architecturale de l’ensemble, les fictions accompagnant l’étude s’emploient à révéler les possibles en investissant chaque anfractuosité de l’île, ses espaces cachés, cours intérieures, passages et sous-sols », lit-on dans la lettre remise par nos deux compères au président de la République.

Pourquoi et en vertu de quoi faudrait-il tout révéler et ne rien laisser caché ? L’obsession actuelle de la transparence rend tout ce qui se cache ou demeure dans l’ombre suspect. Suspect de non-rentabilité surtout, et de vouloir échapper au principe de l’utilité immédiate de tout ce qui existe. Ainsi faut-il à la fois tout dévoiler et tout uniformiser. L’architecte préconise non seulement d’uniformiser la signalétique, mais aussi de rendre tous les endroits de l’île connus des touristes, en un grand parcours balisé. Regrettant que « la mise en tourisme de l’île [soit] très imparfaitement réalisée », il propose de mieux la faire connaître, c’est-à-dire de mieux l’ouvrir aux touristes, qui se contentent de se rendre à Notre-Dame, à la Sainte-Chapelle et à la Conciergerie, ainsi qu’aux promeneurs. Mais dans le même temps, il souhaite que de nouveaux habitants s’y installent. Les Parisiens ont-ils réellement envie de vivre sur un parcours touristique ? Les promeneurs de suivre les chemins balisés ? Les amoureux de ne plus savoir où se cacher ? Ne peut-on laisser aux promeneurs, parisiens, chinois ou américains, le soin de découvrir eux-mêmes les charmes cachés de l’île, s’ils le souhaitent. De se faire, à l’image de Léon-Paul Fargue Piéton(s) de Paris ?

Afin de rendre l’île plus « transparente » (ce qui est la vertu à la mode), Dominique Perrault propose de mettre des rotondes et des verrières à de multiples endroits. Pourquoi pas ? Mais on peut craindre que, comme au Musée Dobrée de Nantes qu’il a rénové dans les conditions controversées que l’on sait, les plaques de verre soient remplacées, in fine, par du béton, pour des questions de coût et de pratique. Nous savons que c’est également ce qui est arrivé à Daniel Buren, dont les fameuses colonnes devaient être enfoncées dans des plaques en verre.

Révéler l’intimité

La trouvaille architecturale de Dominique Perrault, qu’il a mise en théorie dans un ouvrage salué par les spécialistes, c’est d’étendre l’urbanisme dans les sous-sols, inversant la tendance vieille d’environ un siècle d’édifier des villes verticales, comme disait Céline. Ouvrir les entrailles de la terre pour y plonger l’homme, c’est encore le sens des colonnes de Buren. Depuis l’antiquité, l’homme érige des colonnes et des bâtiments pour se hisser vers les cieux. Depuis quelques décennies, il décide de retourner à la terre, dans tous les sens du terme. Perrault aime que ses congénères grouillent sous le niveau de la terre. Il l’a montré à la BNF, mais aussi à l’université féminine sud-coréenne d'Ewha. Là, comme à la BNF, il a conçu d’immenses marches d’escaliers, que l’on emprunte pour descendre avant de remonter. A Paris encore, il propose de fermer une partie des quais par une verrière, d’ouvrir des passages souterrains pour relier les différents bâtiments ; de « dévoiler la Crypte archéologique du Parvis de Notre-Dame, par la création d'un sol de verre » ; de « convertir le parc de stationnement situé sous le Parvis en Galerie d'accueil pour les visiteurs de la cathédrale, en lien avec un nouveau débarcadère côté Seine, et permettant de relier à la manière d’un Forum, Notre-Dame, la crypte, l'Hôtel-Dieu, et la station Saint-Michel. » Outre le fait que cela risque de donner un vaste forum souterrain irrespirable comme au Carrousel du Louvre, on peut se demander d’où vient chez Perrault cette obsession d’enterrer les humains et d’ouvrir la terre, mettant tout sens dessus dessous.

Le Monde relève avec malice que l’ouvrage architectural que Perrault a réalisé pour l’université de jeunes filles de Séoul est « sexuellement explicite ».

Disneylandisation

L’une des grandes mesures du rapport de Perrault, qu’eût beaucoup appréciée le regretté Philippe Muray est d’« aménager sur la pointe amont de l’île, une nouvelle place symbolique pour Paris et pour la France : la Place des Cultures ». Une deuxième est de « faire de la place de Lutèce une place Saint-Marc avec des « animations ». » Une troisième d’« installer des plateformes flottantes sur le bras Sud de la Seine – lequel serait fermé à la navigation, en dehors des embarcations desservant le débarcadère et qui pourraient notamment accueillir des fonctions culturelles et de divertissement (concerts, restauration, vie nocturne...) ». Une quatrième de transformer « la station de métro « Cité » en station-exposition, à l’instar de la station « Louvre-Rivoli ».

Voici comment il illustre son « projet de reconquête et de reconnexion, pour que l’Île retrouve son territoire et ses citoyens. » Il est permis de craindre, au vu de telles propositions, que ce soient les locations journalières d’Aribnb, dont il dénonce l’effet négatif, qui se multiplient. On voit mal comment les familles auraient envie – si elles le pouvaient ! – de s’installer là.

Dominique Perrault ne réalisera pas le projet

Ayant rendu un rapport consultatif, il ne pourra pas répondre à l’appel d’offre. Ce qui, d’une certaine manière, est tant mieux. Combien d’erreurs grossières faut-il recenser dans les ouvrages de Perrault ? L’écrivain et universitaire Pierre Jourde a publié en 2007 un article intitulé Un conte de Perrault, édité dans l’ouvrage C’est la culture qu’on assassine et dont il a repris les grandes lignes sur son blog en 2015. Il y raconte la journée infernale d’un chercheur à la Bibliothèque François Mitterrand. Il considère que Jacques Tati aurait filmé cela à merveille. Pourtant, à le lire, on songe plutôt à l’univers terrifiant de Brazil. Outre le fait que la BNF vieillit mal, qu’elle est mal-aimée à Paris, contrairement à la Bibliothèque-Richelieu qui vient de rouvrir ses portes ; outre le fait que les livres étant à la lumière et les chercheurs sous la terre, ce qui a pour effet que les livres et les chercheurs s’abîment et qu’il a fallu doubler les panneaux de verre par des panneaux en bois pour protéger les livres ; outre le fait que, comme le dit l’écrivain, ces bâtiments censés ressembler à des livres ne sont qu’une lubie d’architecte qui s’amuse à concevoir des maquettes comme un enfant, la monstruosité des bâtiments fait réfléchir. « La BNF, c’est trois fois le volume du Centre Pompidou. C’est un monstre complètement encombrant du point de vue urbain », a dit Dominique Perrault. Et celui-ci de regretter que l’Ile de la Cité ne soit pas considérée comme un «monument global», une «île-monument». Dominique Perrault est moderne dans sa passion pour l’architecture monstrueuse. La passion moderne pour les monstres, c’est ce que Jean Clair appelle le retour du refoulé. C’est la mise au jour de ce qui est enfoui, de ce qui a longtemps été tenu caché. Il n’est pas interdit de lier le goût de cet architecte pour les sous-sols à son appétit pour l’architecture monstrueuse.

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